Le CAMBRONNE effectuait son dixième voyage du Chili sous le commandement du capitaine Arsène MATTHIEU, né le 31/05/1881 à Plouguenast et inscrit à Paimpol. Le second était Louis ROPARS, né le 09/10/1883 à Saint Quay-Perros et inscrit à Lannion.
Il avait quitté Antofagasta avec un chargement de nitrate le 28 Décembre 1916. Ayant franchi le Horn, puis passé le tropique du Capricorne le 20 Mars, il se trouvait au matin du 21 Mars par 20°10 S et 28° W lorsqu’il aperçut un grand trois-mâts carré faisant route à contrebord.
Matthieu redoutait les corsaires allemands, sachant que le SAINT THEODORE avait été coulé par le MOEWE près de l’ile de La Trinité le 13 Février précédent. Mais zu Dohna-Schlodien entrait ce jour-là triomphalement à Kiel, et personne n’avait encore entendu parler des exploits de von Luckner.
Il mit le cap à l’ENE toute la toile dehors. Pourtant, malgré la faible brise l’autre navire infléchit sa route et commença à gagner sur lui. Il devint évident qu’il possédait un moteur et que c’était un corsaire ennemi.
A deux milles de distance, Luckner hissa ses couleurs de guerre, les appuyant d’un coup de canon sur l’avant du CAMBRONNE, et lui intima l’ordre de mettre en panne.
Une garde armée vint à bord, sous les ordres du lieutenant Priess, et celui-ci conduisit Matthieu sur le SEEADLER , car il s’agissait du trois-mâts corsaire, en lui disant :
« Monsieur, le comte Felix von Luckner, capitaine de corvette de sa Majesté Guillaume II, vous fait savoir qu’il n’a pas l’intention de couler votre navire ».
Luckner, dont les intentions premières étaient de couler le voilier, s’était ravisé. Il avait à son bord les équipages de onze bâtiments envoyés par le fond : 263 prisonniers . Il avait déjà coulé 40 000 tonnes de marchandises.
« Nous n’avions plus assez de vivres et surtout d’eau douce ; il fallait songer à stopper cet accroissement de population » a écrit plus tard von Luckner.
Le transbordement des hommes va aussitôt commencer. Parmi eux les équipages des voiliers français ANTONIN, CHARLES GOUNOD, DUPLEIX et LA ROCHEFOUCAUD.
Luckner fait aussi scier les mâts de flèche et jeter à la mer la drome et les voiles de rechange afin d’éviter que le CAMBRONNE n’atteigne trop rapidement la côte brésilienne.
Avant de se séparer de ses « hôtes », il donne une fête au cours de laquelle il fait jouer par ses musiciens la Marseillaise et les hymnes anglais et allemand.
Puis se pose le problème du commandement du CAMBRONNE. Sur le conseil de ses officiers, Lüdemann et Priess, il finit par choisir le doyen du «club des capitaines », l’Anglais John Mullen, ancien commandant de la PINMORE, dont le fair-play l’avait séduit. Luckner avait d’ailleurs effectué son premier voyage au long cours comme matelot léger sur la PINMORE.
Terriblement courroucé, le capitaine Matthieu finit par accepter la décision du corsaire et le pavillon britannique remplaça donc le pavillon français à la corne du CAMBRONNE.
Luckner n’en déclara pas moins à ses officiers :
« -Avec tous ces capitaines français, je suis plutôt heureux que ce ne soit pas moi qui eusse à commander le CAMBRONNE. Le brave Mullen aura besoin de toute son autorité pour se faire obéir ! »
Finalement, la traversée jusqu’à Rio de Janeiro s’effectua en 9 jours au lieu des 48 heures normales et le voilier entra dans cette magnifique baie le 30 Mars. A bord, tout s’était bien passé, ces marins, bien que parfois irascibles, étant des gens responsables.
Le capitaine Matthieu reprit donc le commandement de son navire et, après réparations, quitta Rio le 14 Avril pour la France. Tous les autres commandants, rapatriés sur Brest par le paquebot MALTE, étaient arrivés bien avant lui.
Entre temps, le capitaine Le Glohaec, du LA ROCHEFOUCAUD, avait remis au consul de France à Rio un long rapport descriptif accompagné d’un plan du SEEADLER. Ce document servit à diffuser le signalement du corsaire dans les rangs alliés. L’Allemagne toute entière apprit alors l’existence de ce capitaine corsaire par la presse ennemie. Lückner bénéficia d’une extraordinaire publicité, volant presque la vedette aux corsaires du MOEWE.
Les capitaines qui ont collectivement rédigé le rapport ont écrit :
« Prétend avoir des torpilles automobiles. A tous les capitaines des navires capturés, le commandant dit en avoir à bord, à fond de cale, entre la machine et le grand mât. Mais lors de la capture du vapeur HORNGARTH qui fut mitraillé, on expliqua à l’équipage que c’était parce que la partie arrière, recouverte d’un taud, laissait supposer qu’il possédait un canon. Il ne fut aucunement question de l’emploi de torpilles ».
Il y avait donc un doute sérieux dans leur esprit.
2e attaque du CAMBRONNE
Tandis que le SEEADLER faisait route vers le Pacifique, le CAMBRONNE, lui, approchait des côtes françaises.
Le 8 Juillet 1917, il se trouvait au large golfe de Gascogne par 47°34 N et 07°30 W lorsqu’il fut à nouveau arraisonné, par un sous-marin cette fois.
Le capitaine Matthieu fit mettre une baleinière à la mer. L’équipage ne disposait pour se sauver que d’une seule baleinière, la seconde ayant été sérieusement avariée par un paquet de mer lors du passage du Horn et n’ayant pu être réparée par les moyens du bord.
A peine la canot à l’eau, un obus explosa au dessus de lui blessant grièvement le matelot Cauzique qui décrochait les palans des garants.
Les Allemands s’emparèrent des instruments de navigation, puis disposèrent des explosifs à bord. Le CAMBRONNE coula en moins d’une minute.
Le 10 Juillet, la baleinière arriva en vue de l’ile de Sein. A 06h45, le matelot Cauzique rendit le dernier soupir. A 11h00, les rescapés débarquaient à l’ile de Sein.
Deux mois plus tard, le 20 Septembre, le capitaine Matthieu allait rembarquer sur VICTORINE et sera à nouveau coulé, le 6 Octobre, après un violent combat avec un sous-marin. Une telle accumulation de malchance demeure toutefois l’exception.
Le sous-marin attaquant
C’était l’UC 72 de l’Oberleutnant z/s Ernst VOIGT. Ce sous-marin devait disparaître cinq semaines plus tard, le 20 Août.
Chargé d'études à l'Inventaire général du patrimoine culturel depuis 1991. Ingénieur d'études (DRAC Haute-Normandie jusqu'à la loi de décentralisation), puis ingénieur et ingénieur principal, Région Normandie.
Spécialités : vitrail (correspondant du centre Chastel pour la Haute-Normandie), patrimoine rural, construction navale, patrimoine militaire (fortifications du mur de l'Atlantique dans le cadre du PCR mur de l'Atlantique), patrimoine aéronautique, patrimoines commémoratifs.