La « Bonne Auberge »
La « Bonne Auberge » a toujours tenu une place importante dans la vie de Vieux-Port. Déjà en 1792, lors des massacres des prêtres, quatre d’entre eux étant pourchassés, deux se terrèrent dans la forêt et deux autres se cachèrent dans une pauvre auberge de Vieux-Port qui deviendra la « Bonne Auberge ». En 1900, Mr Larcier en était propriétaire ; puis ce fut Mr Lefort et dans les années 1930, Mr Cardecia, dit « César ».
Pendant la guerre 14-18, elle fut très fréquentée par les officiers et soldats britanniques, dont le camp était établi à Aizier, ainsi que par plusieurs ministres et hauts fonctionnaires du Gouvernement belge, en résidence à Sainte-Adresse. Mr Christensen, qui avait fait construire le « Manoir de Thorold », y amena ses nombreux amis. Le sénateur Brindeau y loua une pièce à l’année. Julien Guillemard y passa toutes ses vacances. Armand Salacrou y séjourna en 1935-1936 durant les travaux de restauration de sa chaumière « Courval » et ensuite y amena à déjeuner de nombreux hommes de lettres et artistes. Durant la belle saison le Préfet y avait sa table réservée. Durant la dernière guerre, ce furent des sous-officiers et soldats allemands qui la fréquentèrent, certains étaient en poste à Trouville-la-Haule, d’autres y venant en repos. Mais ce fut aussi un lieu de rencontre de responsables de la résistance. Pendant la saison touristique des vacanciers, nombreux, souvent havrais, y logeaient ainsi que dans une « annexe » l’ancienne maison du sabotier. De nombreux peintres et artistes y vinrent, débarquant du « Félix Faure » qui assurait la « Ligne sur la Seine », transportant des passagers. Les soirées y étaient calmes, les pensionnaires se contentant de promenades au bord de la Seine et de conversations sur la terrasse.
Habitués de la « Bonne Auberge », Julien Guillemard et Armand Salacrou nous racontent leurs souvenirs de Vieux-Port :
Julien Guillemard
« Les contes de la Bonne Auberge » prirent forme sur la terrasse de l’auberge. Certains ont paru dans la presse ou ont été lus à Radio Normandie avant la guerre, puis publiés en 1955. …
« Depuis longtemps, un grand nombre d’artistes Havrais et Rouennais, Havrais surtout : peintres, musiciens, sculpteurs, poètes, viennent rêver ou travailler aux bords fleuris de Vieux-Port. Aussi des peintres Anglais et Américains et même Parisiens ; j’y ai vu peindre Albert Marquet. Aussi des gens du Havre et de Rouen, voire de Paris, mais tous ceux-là sont des sages, dans le pays on les aime bien. Pour eux, la vie simple dans les chaumières, auprès d’une hôtesse avenante qui vous nourrit comme coqs au gavage, est bien plus belle et plus reposante que l’existence fastidieuse dans les palaces. » [...]
Armand Salacrou
« Lors du premier séjour à Vieux-Port, nous avions fréquenté le bistrot « la Bonne Auberge » dont la longue salle à manger réservée aux promeneurs du dimanche donnait au ras de l’eau, sur la Seine. Le patron, César, italien venu ici comme ouvrier maçon pour installer un vague système d’eau courante qui ne marche pas, s’arrangea pour épouser la veuve, propriétaire de l’hôtel, de 20 ans son aînée, tout en couchant avec la jeune bonne. La veuve morte, il hérita et épousa la servante qui engagea aussitôt une bonne pour la remplacer, mais elle la choisit assez jeune pour travailler et trop vieille pour séduire. À ses heures perdues, entre deux parties de dominos avec les clients, en quatre ans, César construisit à côté de la vieille salle du restaurant, une bâtisse en parpaings grisâtres, morne comme la cendre mouillée, avec 2 chambres au rez-de-chaussée, 2 chambres au premier, sans feu puisqu’elles ne seraient louées que l’été et sans eau puisque la bonne d’âge canonique apporterait des brocs d’eau chaude avec le petit déjeuner. Le soir, César servait au dîner un délicieux mulet à la crème, poisson de mer pêché dans la Seine, devant l’auberge, venu avec le «flot ». Ce flot a inspiré Corneille dans le récit du Cid « le flux les apporta, le reflux les remporte ».
[...]
Hors saison estivale, César le patron de l’auberge, organisait des soirées « dominos » parfois avec guinguette et même après la guerre des séances de cinéma.
André Lemariey raconte, dans Mesnil Perrey, une de ces soirées à « La Bonne Auberge » :
« Le patron, César Cardeccia, bacchantes épanouies, la trogne enluminée d’efforts lucratifs, un torchon blanc sur l’épaule, activait ses servantes éperdues. Deux accordéons égayaient la guinguette et, sur le terre-plein battu du préau, le « One Step » et la « Polka » se succédaient, si bien que chaque génération se trémoussait tour à tour à sa guise. A l’intérieur, dans la fumée bleue des cigares et des pipes, un phonographe ressassait des facéties de corps-de-garde, avec une voix graillante. De solides jouaient par toute la salle et les dominos claquaient au marbre de dix tables. On choquait son verre, on le renversait, on le brisait… Et, le patron, Savoyard fouchtrayant, Normand de fraîche date, qui avait su s’incorporer les qualités de notre grande race, quelques-uns de ses petits défauts aussi, se réjouissait, gaudriolait, bétonnait, s’attablait, offrait des tournées qu’il regagnait à la force du poignet, sans qu’on songea seulement à lui reprocher son astuce. Quelque femme, de temps en temps, jetait sur son homme un coup d’œil anxieux, à travers les vitres brouillées des fenêtres. Un gamin paraissait sur le seuil, la face rouge de gourme et de confiture, qui s’en venait quérir l’auteur de ses jours. La démarche ébrieuse, un tantinet cahotante, le brave homme s’engageait sur le chemin des Douaniers qui serpente au-dessus de la grève. La petite sente était déserte, maintenant sous les peupliers. Des grillons crissaient dans l’ombre. Par-delà les roseaux immobiles, le fleuve coulait calme, reflétant un couchant saoul de lie-de-vin. De grandes coques passaient, battant de l’hélice, la passerelle et les mâts déjà constellés de feux éclatants. « Tribord, vert, droite… Babord, rouge, gauche… » répétait chaque fois le digne homme, réassurant dans un ultime effort… ses facultés intellectuelles obscurcies de Pernod et de nuit. »
Après la mort de César en 1953, l’Auberge, qui avait un tel passé, ferma définitivement. L’autre auberge « La Chaumière » continua à recevoir des pensionnaires et une clientèle locale, mais la suppression du passage d’eau en 1955 lui fit perdre les habitués du dimanche après-midi et l’auberge disparut en 1970.
Chercheuse associée au Parc naturel des Boucles de la Seine Normande depuis 2014, en charge de l'inventaire du patrimoine bâti et des éléments de paysage associés.