Photographe du SRI Rouen, actif entre 1969 et 2010.
- patrimoine industriel, patrimoine industriel de l'agglomération d'Elbeuf
- (c) Région Normandie - Inventaire général
- (c) Bibliothèque municipale de Rouen
Dossier non géolocalisé
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Aires d'étudesSeine-Maritime
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Adresse
- Commune : Elbeuf
- Commune : Caudebec-lès-Elbeuf
- Commune : Saint-Pierre-lès-Elbeuf
- Commune : Saint-Aubin-lès-Elbeuf
Le temps des manufactures : une production entre ville et campagne (1667-1830)
L’activité drapière apparaît à Elbeuf durant le dernier quart du XVe siècle et connaît à la fois un vif essor comme en témoigne le vitrail des tisserands, offert en 1514 à l’église Saint-Etienne par la corporation des drapiers. Vers 1580, 80 maîtres drapiers sont recensés dans la ville. En 1607, l’un d’eux, Nicolas Lemonnier, apparenté à des fabricants hollandais, introduit à Elbeuf la fabrication de drap fin, façon de Hollande. Cette production de grande qualité assoit la prospérité et la renommée de la ville en matière de draperie. D’ailleurs c’est de drap d’Elbeuf, qu’en 1627 Richelieu fait habiller “ la compagnie écossaise des gardes du corps du Roy ”.
En 1667, la création de la Manufacture royale des Draps d’Elbeuf, à l’initiative de Colbert, donne une nouvelle impulsion à l’activité. Les fabricants, regroupés au sein de la Manufacture royale, bénéficient de la protection du pouvoir royal qui leur assure la pérennité de leurs entreprises mais doivent, en contrepartie, observer des règles de travail strictes et se soumettre à un système de contrôle sévère pour produire des tissus de haute qualité. La fabrication des draps, qu’elle s’opère à l’intérieur ou à l’extérieur de la Manufacture royale obéit alors au schéma protondustriel classique : elle s’opère de façon dispersée, fragmentée et peu mécanisée. Cette division du travail entraîne la laine dans un circuit complexe et dans un va-et-vient incessant entre la ville et la campagne environnante. Dans ce schéma, les fabricants interviennent peu dans le processus, excepté pour les opérations les plus délicates comme les apprêts (finition), mais sont plutôt des donneurs d’ordre qui gèrent la fabrication, contrôlent le travail et écoulent la marchandise.
Des manufactures parfaitement intégrées dans la ville :
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’effet d’attraction opéré par l’activité drapière provoque une poussée démographique très importante à Elbeuf dont la population passe de 4 000 à 6 000 habitants entre 1630 et 1790. Cette forte croissance provoque une densification de la trame urbaine sans modifier les contours de la ville : un réseau de ruelles et de passages se greffe aux artères principales pour desservir un tissu compact à l’intérieur duquel se développe l’activité drapière. Les premières manufactures sont installées sur les axes majeurs que sont la Grande Traverse (actuelles rues de la République et des Martyrs) qui traverse la ville d’est en ouest, et la rue Saint-Jean (rue Guynemer) orientée nord-sud qui descend du plateau et rejoint la Seine. En 1777, une percée est réalisée pour faciliter la traversée de la ville du nord au sud et mettre le plateau du Neubourg en communication directe avec le port. C’est principalement sur cet axe que circule la laine arrivée par la Seine, entre ville et campagne. A la fin du XVIIIe siècle, l’activité sur le Puchot entraîne l’ouverture des rues du Nord, du Bassin et Notre-Dame. Ainsi, jusqu’en 1830, la paroisse Saint-Etienne traversée le ruisseau du Puchot et située à l’ouest de la ville reste la plus marquée par l’activité textile. Les manufactures y occupent un parcellaire en lanières qui relie presque systématiquement la rue au cours d’eau. L’étroitesse des parcelles accentue le rythme vertical des rues, d’autant plus marqué que les ateliers peuvent s’élever sur trois, voire quatre étages. Au-delà de la zone urbanisée, dans la partie sud-ouest de la ville, se trouvent les clos à rames utilisés pour l’étirage et le séchage des draps en plein air.
Les modèles architecturaux des lieux de production :
Jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, il n’y a pas de bâtiments à vocation purement industrielle : la fabrication du drap se fait dans les habitations en ville comme à la campagne. Il y a donc une véritable confusion entre lieu d’habitation et lieu de production. A partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, les greniers-étentes, manifestent une première expression de l’architecture protoindustrielle. Cette solution du séchage en comble adoptée en remplacement du séchage en plein air se généralise lorsque la croissance démographique et l’augmentation de la production entraînent une pénurie de place avec l’occupation des terrains jusqu’alors disponibles. Dans ce paysage, la manufacture édifiée en 1673 (détruite en 1926), à proximité de l’église Saint Etienne, par Nicolas Lemonnier, alors garde de la Manufacture royale, revêt un caractère exceptionnel par ses dimensions et par la qualité de ses matériaux et de ses décors. Il s’agit alors du plus grand établissement drapier de la ville. Après la révocation de l’édit de Nantes condamnant les protestants à l’exil, parmi lesquels figurent les Lemonnier, le prestigieux édifice est racheté en 1698 par le duc de Lorraine, seigneur d’Elbeuf et reconverti en château ducal. Pour les établissements de taille modeste, la mixité des fonctions (habitat-production) est affaire de niveaux : la partie inférieure du bâtiment sert généralement de logement tandis que les étages supérieurs tiennent lieu d’ateliers. Les manufactures plus importantes empruntent communément le modèle suivant : logis patronal en façade ordonnancée sur rue, avec sur l’arrière des ateliers en pan de bois construits autour d’une longue cour rectangulaire.
L’architecture des ateliers reste très proche de celle des bâtiments civils mais un certain nombre de caractéristiques liées à leur fonction apparaissent : telles que leur hauteur (jusqu’à cinq niveaux) et l’importance de leur surface vitrée (en 1801, la Commission de Commerce demande l’exemption de l’impôt sur les portes et fenêtres pour tous les ateliers textiles argumentant que leur grand nombre de vitrage n’est pas un luxe mais un impératif technique). Jusqu’au début du XIXe siècle, les nouveaux espaces de travail sont obtenus quasi systématiquement par surélévation des ateliers, ce que permet aisément la technique du pan de bois.
Répercussions démographiques
Si l’activité drapière dépassent les limites urbaines pour s’opéré en partie à la campagne, notamment le filage, il n’en demeure pas moins que la ville tout entière travaille la laine. En 1756, sur les 5 600 habitants recensés à Elbeuf, 4 000 se déclarent ouvriers du textile. En 1788, 5 100 habitants sur 5 700 au total sont affiliés à l’activité lainière. Le phénomène de concentration de la production qui s’amorce à partir des années 1780 entraine un appel de la main-d’œuvre rurale vers la ville. Ainsi en 1814, près de 8 000 ouvriers travaillent intra-muros alors que la ville ne compte que 6 500 habitants. Parallèlement, le nombre des fabricants augmente nettement, bien que les règlements de la Manufacture royale réservent l’accès à la maîtrise aux seuls fils de drapiers. Leur nombre passe de 42 en 1692 à 84 en 1750 puis se stabilise jusqu’à la Révolution. Ces chiffres cachent en fait l’émergence des lignages et le cloisonnement professionnel : ainsi pour un Grandin en 1684, on en dénombre huit en 1780. Après la suppression de la Manufacture royale à la Révolution, le nombre des fabricants augmente brutalement : on en recense dans les sources historiques pas moins de 140 en 1793. Mais, parmi ces nouveaux venus, beaucoup sont de petits fabricants dont la carrière est souvent éphémère. En règle générale, ils s’établissent en période de croissance et disparaissent en cas de crise. Ils forment, ainsi, à côté du noyau stable que sont vieilles familles, les membres d’un groupe extrêmement fluctuant.
Les différentes étapes de fabrication des draps de laine
Comme l’évoque, en 1780, l’élève-inspecteur Lepage, dans son Mémoire sur la fabrique des draps d’Elbeuf, on utilise ici de la laine espagnole, acheminée par bateaux depuis les ports de Bilbao, de Santander et d’Alicante jusqu’à celui de Rouen, puis par voie fluviale jusqu’au port Elbeuf. Arrivée brute, la laine est préparée, nettoyée, dégraissée dans des ateliers implantés le long du Puchot, petit cours d’eau qui traverse la partie occidentale de la ville.
La teinture, pratiquée sur la laine “en bourre” jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, est l’œuvre de maîtres-teinturiers indépendants. Leurs teintureries se concentrent sur la paroisse Saint-Etienne, le long du Puchot dont elles encombrent les rives. Leur nombre ne cesse de croître, passant de 3 à la fin du XVIIe siècle, à 14 en 1732, à 25 en 1822. A partir de 1824, pour remédier à l’engorgement du Puchot, l’autorisation est donnée d’utiliser l’eau de la Seine : de nouvelles teintureries, comme celles de Pierre Turgis ou de Victor Grandin, s’installent alors en bordure du fleuve.
Le cardage, opération délicate et décisive, est effectué en ville, sous le contrôle du maitre drapier, par une main d’œuvre qualifiée, essentiellement masculine. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le filage reste une opération exclusivement périurbaine, réalisée à la campagne, jusque dans un rayon de 25 km. Il occupe une main-d’œuvre féminine, pour laquelle il s’agit d’une activité d’appoint. Le tissage ensuite, est effectué tant en fabrique qu’à domicile, tant en ville que dans ses faubourgs proches où il occupe une population exclusivement masculine. Les dénombrements de population de la fin du XVIIIe siècle rendent compte du phénomène. Celui de 1794 fait état de 3 448 fileuses travaillant pour les fabricants d’Elbeuf, localisées dans les communes rurales les plus périphériques du bassin de main d’œuvre elbeuvien. Celui de 1796 dénombre dans les communes rurales les plus proches d’Elbeuf, 1 680 fileuses et 730 tisserands œuvrant pour la draperie locale. Au cours du XIXe siècle, la mécanisation de la filature inverse la tendance et déplace le tissage (encore réalisé à la main) à l’extérieur de la ville. Une fois tissé, le drap regagne les manufactures urbaines pour être contrôlé, puis ressort à nouveau de la ville pour gagner les moulins à foulons implantés dans les vallées voisines de l’Andelle, de l’Eure et de la Risle. L’exploitation intensive du Puchot, dont le débit est par ailleurs trop faible, interdit de réaliser le foulage à Elbeuf. Enfin, le drap retourne en fabrique où les apprêts sont exécutés, sous la surveillance des fabricants.
A partir des années 1780, une forme de concentration du travail s’amorce néanmoins : des manufactures urbaines regroupant des métiers manuels ou mécaniques sont construites à l’intérieur de la ville et identifiées comme tissages ou filatures. Ces dernières qui bénéficient d’une mécanisation précoce, utilisent pour faire mouvoir leurs machines des manèges à chevaux, symbolisés sur le cadastre napoléonien par de petites roues à rayons facilement reconnaissables. Faute d’un cours d’eau assez puissant, la mécanisation débutante ne repose pas ici sur l’exploitation de la force hydraulique, contrairement à Louviers, ville voisine et concurrente.
Les usines envahissent la ville (1830-1870)
“Elbeuf est une ruche, tout le monde y travaille”, cette expression attribuée à Bonaparte, en visite à Elbeuf en 1802, vaut encore plus sous la Monarchie de Juillet et sous le Second Empire. En 1840, 180 fabricants occupent plus de 17 000 ouvriers, alors que la population de la ville est de 14 600 habitants. Les chiffres de 1861 confirment la tendance : Elbeuf compte alors 204 fabricants drapiers, 18 teinturiers, 8 filateurs, 50 apprêteurs... qui emploient au total 21 600 ouvriers.
La croissance industrielle et l’attraction exercée par l’industrie urbaine sur la main d’œuvre rurale entraînent une explosion démographique : en quarante ans la population d’Elbeuf double, passant de 10 300 habitants en 1830 à 20 000 en 1870.
Par delà les crises, l’industrie drapière connaît durant cette période une forte croissance dont l’apogée se situe en 1868. Cependant, en dépit de la mécanisation amorcée et de la concentration de la production, la structure productive elbeuvienne reste marquée par une tradition proto-industrielle encore vivace. Jusqu’à la fin du Second Empire, l’industrie locale continue à se caractériser par la division de la propriété des moyens de production, par le fractionnement de la fabrication et par la persistance du travail à façon. Le tissage, restant peu mécanisé, est en grande partie réalisé à domicile par une main-d’œuvre rurale : en 1870, on dénombre près de 6 809 métiers à bras, employés par l’industrie locale. Cette augmentation du tissage à domicile n’est pas sans rapport avec la mécanisation de la filature. A Elbeuf, celle-ci s’appuie sur l’utilisation de l’énergie thermique qui s’impose de façon précoce et massive. Les machines à vapeur remplacent progressivement les manèges à chevaux. La première est installée à Elbeuf en 1817 par un fabricant du nom de Godet : c’est alors la première du département de la Seine-Inférieure. Leur généralisation est rapide puisqu’en 1834, 45 machines à vapeur, déployant une force totale de 800 CV, fonctionnent dans la ville. L’utilisation de l’énergie thermique sans contrainte spatiale, avantage que présentait déjà la force animale, a permis l’implantation des usines à l’intérieur de la ville et généré de nouveaux quartiers.
L’industrie modernise la ville
La croissance industrielle entraîne le développement de la ville vers le sud et l’est et l’espace urbain est adapté aux besoins des manufacturiers. Le centre ancien, surpeuplé et jugé mal adapté, ne peut plus répondre aux nécessités de la nouvelle industrie, tant pour la construction d’usines que pour la circulation des marchandises. Les besoins, évalués tant au niveau des intérêts privés des manufacturiers qu’au niveau global de la ville, portent en priorité sur la circulation des marchandises : les rues, jusqu’alors lieux de toutes les activités sociales, vont être réservées à la circulation des hommes et des produits lainiers. Le cycle de production s’accélérant, la circulation des marchandises doit suivre le même rythme. Dans cette perspective, différents axes de communication sont créés ou réaménagés. A la demande des fabricants par l’intermédiaire de la Chambre Consultative, les principales voies empruntées par la laine sont améliorées : en 1837, le chemin vicinal reliant Elbeuf à Bourgtheroulde est transformé en route départementale, de même en 1838 pour ceux reliant Elbeuf à Louviers et Pont-de-l’Arche.
En 1843, un pont suspendu est construit sur la Seine qui met en relation Elbeuf et Saint-Aubin-lès-Elbeuf, pour permettre l’extension de l’industrie elbeuvienne sur la rive droite de la Seine comme le déclare sans détours un rapport du Conseil Municipal d’Elbeuf publié en 1837 : “ on envisage d’établir...des lavoirs et des teintureries sur la rive droite de la Seine, de reporter dans la plaine de Saint-Aubin les étentes de draps chassées de la rive opposée du fleuve par l’enrichissement de nos rues, de nos places, de nos constructions nouvelles ”. Le déploiement de l’activité dans cette direction est à nouveau stimulé par la construction d’un pont de fer, en 1864, consécutive à l’aménagement de la gare ferroviaire à Saint-Aubin (sur la ligne Paris-Serquigny), alors que la ville d’Elbeuf en est toujours dépourvue. L’absence de desserte ferroviaire à Elbeuf est compensée par le transport fluvial. C’est en effet par la Seine qu’arrivent à Elbeuf tos les produits pondéreux, la houille et la laine notamment. Cette activité portuaire nécessite le réaménagement des quais en 1857.
Parmi les rues nouvellement créées, certaines résultent de stratégies privées émanant d’industriels : chaque percement nécessite l’autorisation conjointe des membres du Conseil municipal et des propriétaires des terrains concernés pour la plupart des patrons du textile. A Elbeuf, les uns et les autres sont souvent les mêmes personnes Ainsi sur 29 maires élus entre 1770 et 1910, 23 sont des manufacturiers, et il en va de même du corps municipal. Les décisions se prennent donc en cercle fermé, de sorte que l’intérêt collectif se confond fréquemment avec l’intérêt privé des fabricants. En pratique, lorsque l’un d’eux souhaite qu’une rue desserve sa propriété, il offre à la commune une partie de son terrain pour l’emprise de la rue et conserve le reste pour édifier son usine quand ce n’est pas déjà le cas. Parfois, il propose lui-même le plan du tracé de la voie ! La municipalité n’a plus qu’à entériner le projet, à exécuter et financer les travaux de voirie. C’est le cas, entre autres, des rues Bourdon, Charles-Flavigny, Lefort, Patallier, Théodore-Chennevière, Félix-Gariel, Grandin, ouvertes entre 1830 et 1870. Ces nouvelles rues quadrillent la ville et la découpent en îlots presque réguliers. En règle générale, leur orientation est parallèle ou perpendiculaire à la Seine, l’objectif étant de faire communiquer la Grande Traverse avec le fleuve. Leur largeur, de 10 à 13 m pour les plus importantes, est fixée par le conseil municipal et dépend de l’importance du trafic supposé. Ainsi, jusqu’en 1870, la ville s’étend vers l’Est jusqu’à ses limites administratives. C’est là que sont édifiées les nouvelles usines. Par trop inondable, l’extrémité nord-est de la ville en bord de Seine reste peu urbanisée. C’est là, Place du Champ-de-Foire, que se tiennent dès 1832 les foires aux laines.
Dans ces nouveaux quartiers, la coexistence habitat ouvrier-industrie demeure encore la règle. L’îlot triangulaire formé par les rues de Caudebec, Cousin-Corblin et le cours Carnot en est un exemple. Ici les industriels font construire en même temps que leurs usines et sur la même parcelle des immeubles de rapport pour loger une partie de leur personnel. Ainsi, rue de Caudebec, les parcelles sont occupées par des ateliers à étages, construits autour d’une cour rectangulaire, fermée par un immeuble d’habitation édifié sur la rue. Les bâtiments industriels édifiés en fond de parcelle sont invisibles de la voie publique et il faut pour les entrevoir pousser les portes cochères. En revanche, l’habitat patronal tend à se couper des lieux de production et du monde ouvrier. Les industriels s’établissent à proximité de la place de la mairie et sur le très résidentiel cours Carnot. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le centre ancien conserve une activité industrielle relative, bien que la concurrence croissante qui oppose les nouvelles usines aux manufactures condamne progressivement ces dernières à fermer. Certaines, pourtant, à l’exemple de la manufacture Petou font face en se modernisant et en passant du travail manuel à la mécanisation.
Une nouvelle architecture industrielle
A compter des années 1830, la modernisation, même partielle, des moyens et des lieux production entraîne une rupture dans le modèle qu’adoptent les nouveaux bâtiments industriels : au pan de bois succède la brique, à la manufacture succède l’usine, avec, pour symbole fort marquant le paysage, la cheminée d’usine. Cependant, les structures porteuses demeurent en bois.
Grâce à l’utilisation de la brique pour la maçonnerie, et malgré l’emploi persistant du bois pour l’ossature, le volume des édifices industriels augmente : les usines occupent des parcelles rectangulaires plus larges. Ainsi, sans que change la hauteur des ateliers (ils s’élèvent toujours sur quatre niveaux en moyenne), la verticalité est moins marquée qu’au siècle précédent. La disposition des usines emprunte maintenant des modèles multiples : certaines adoptent un plan simple en alignement sur rue, d’autres des plans en U ou bien en T. La brique utilisée localement provient de communes environnantes : Saint-Pierre-lès-Elbeuf, Caudebec-lès-Elbeuf, Oissel. Entre 1820 et 1880, une vingtaine de briqueteries est fondée autour d’Elbeuf. Certains gros fabricants drapiers, comme Théodore Chennevière, ont même leur propre briqueterie.
L’ère des alsaciens : la grande industrie (1871-1914)
La troisième étape de l’activité drapière à Elbeuf commence au lendemain de la guerre franco-allemande de 1870, avec l’arrivée massive de fabricants et d’ouvriers alsaciens, pour la plupart originaires du canton de Bischwiller. Les raisons de cet exode sont surtout d’ordre économique : les clauses douanières du traité de Francfort, en fermant le marché français aux drapiers alsaciens leur imposent, soit de s’adapter à la demande du marché allemand en changeant leur production, soit de transplanter leurs établissements dans des centres lainiers français. Beaucoup font le choix de partir. L’immigration se porte essentiellement sur Sedan et Elbeuf, où elle prend la forme non seulement d’une migration de population mais aussi d’un transfert d’activités et de capitaux. De ce moment date l’avènement de la grande industrie à Elbeuf.
Le mode de production développé par ces nouveaux venus est en rupture totale avec celui qui caractérise encore les entreprises de souche. Alors que les fabricants elbeuviens conservent un système encore fractionné, médiocrement mécanisé, et se contentent d’établissements modestes, les industriels alsaciens font édifier de vastes usines, extrêmement mécanisées et à grande capacité productive. Ils s’imposent d’emblée comme des concurrents fort dangereux. L’usine Blin et Blin est la première à développer localement un système de production complètement intégré. Tous les stades de fabrication y sont réalisés depuis la préparation des laines jusqu’aux opérations d’apprêts. En termes d’effectifs, d’équipement et de capacité, l’usine Blin et Blin et l’usine Fraenckel-Herzog s’imposent comme les plus importantes de la ville et comptent parmi les plus puissantes du pays dans le secteur lainier.
Les répercussions sur la morphologie urbaine
Avec l’arrivée des fabricants alsaciens, de nouveaux quartiers industriels apparaissent, repoussant les limites de la ville vers le Sud jusqu’aux limites naturelles données par le relief. Leurs usines, à l’exemple des établissements Blin et Bin et Fraenckel-Herzog, forment des îlots fermés et se composent de dizaines de bâtiments. Les ateliers à étages sont systématiquement édifiés sur rue, alors que les ateliers de plain-pied couverts en sheds remplissent l’espace intérieur de l’îlot. A la fin du 19e siècle, l’usine Blin et Blin couvre une superficie de 22 000 m² et compte une dizaine de bâtiments qui s’ordonnent à l’intérieur de cet espace autour de rues, de cours et de placettes. L’usine Fraenckel occupe quant à elle un îlot de 17 000 m² très densément bâti également et desservi par une large rue intérieure qui constitue l’axe principal du site. La construction de ces deux établissements rompt définitivement avec la tradition industrielle locale qui faisait de la parcelle l’unité de construction. La politique paternaliste des industriels alsaciens, d’avantage centrée sur la prévoyance et la protection des travailleurs que sur le logement social, se traduit par la construction, au sein de l’usine ou dans son voisinage, d’ateliers-écoles pour la formation des jeunes apprentis, de bibliothèques, de pouponnières, etc. Concernant l’habitat ouvrier, point de cité ouvrière sur le territoire d’Elbeuf qui, par son bâti très dense, ne peut accueillir de telles réalisations. Le seul exemple local semble être la petite cité réalisée pour la filature Blin et Blin à Saint-Pierre-lès-Elbeuf.
Malgré les multiples démarches de la municipalité et de la Chambre Consultative, le raccordement d’Elbeuf à la ligne ferroviaire Rouen-Orléans n’est obtenue qu’en 1883. La nouvelle gare, dite d’Elbeuf-ville, est ouverte à proximité de l’usine Blin et Blin dans le prolongement de l’avenue Gambetta. Assurément, le choix de cet emplacement n’est pas fortuit, tant il semble que la gare soit une extension de l’usine.
A la fin du XIXe siècle, le rayonnement de l’industrie drapière sur les communes voisines contribue à la création d’une véritable agglomération. Ce phénomène est renforcé par la migration progressive d’une partie de la population ouvrière installée jusqu’alors à Elbeuf, qui cherche dans les localités périphériques des logements moins coûteux. Se pose alors le problème des transports urbains. Pour y répondre, deux lignes de tramways sont ouvertes en 1898 (l’une nord-sud relie Elbeuf et Saint-Aubin, l’autre est-ouest relie Saint-Pierre à Orival via et Elbeuf). Mais la détérioration du service entraîne l’arrêt brutal du tramway après les grèves de 1926, obligeant certains industriels à mettre en place un système de navettes privées pour le transport de leurs ouvriers.
Une architecture monumentale
Les établissements alsaciens, et l’usine Blin et Blin en tête, présentent un caractère monumental à la fois par le nombre, la dimension et la qualité architecturale de leurs bâtiments en brique : des ateliers bas couverts de sheds et des bâtiments à étages percés en façade par de larges baies répétitives de forme cintrée ou rectangulaire. De façon générale, ces bâtiments hauts ont une architecture qui associe l’esthétique des décors classiques (jeu de briques bicolores, pilastres, frontons, corniches à modillons) et la fonctionnalité des constructions en brique avec une ossature métallique constituée de poutres et de poteaux de fonte respectivement en fer et en fonte, supportant des planchers en voûtains de brique. Mais point ici de triomphalisme ostentatoire comme celui affiché par tant d’usines textiles édifiés dans le Nord à la même époque, désignés à juste titre « châteaux de l’industrie ».
Répercussion démographique et structure sociale
L’émigration alsacienne contribue à l’augmentation de la population d’Elbeuf. Celle-ci atteint son chiffre maximum en 1881 avec 23 152 habitants. Les nouveaux venus, au nombre de 538 pour la seule ville d’Elbeuf, sont un peu plus de 2 000 sur l’ensemble de l’agglomération. Parmi eux, 357 sont actifs, 9% sont des fabricants et 65 % des ouvriers du textile. Ainsi, cette émigration renforce-t-elle le caractère mono-industriel et ouvriers de la ville. Par ailleurs, elle modifie quelque peu le paysage cultuel de la ville : pour les ouvriers, protestants pour la plupart, un temple est construit en 1877. Les fabricants de confession israélite font quadrupler le chiffre de la communauté juive d’Elbeuf. Une synagogue communautaire est construite en 1909 rue Grémont.
Le déclin de l’activité drapière et la politique de la ville vis-à-vis du bâti industriel :
Le déclin de l’industrie drapière à Elbeuf s’amorce durant l’entre-deux-guerres et se généralise de façon inéluctable après la Seconde Guerre mondiale, face à la concurrence des nouveaux textiles synthétiques moins chers. La crise que subit alors le secteur lainier, incapable de se restructurer, entraîne la fermeture progressive de toutes usines de la ville. Ainsi, les grands établissements comme l’usine Franeckel-Herzog et l’usine Blin t Blin ferme respectivement à la fin des années 1960 et en 1975. La dernière usine d’Elbeuf, celle des établissements Prudhomme, cesse son activité en 1992. L’industrie drapière défunte laisse la ville d’Elbeuf à la tête d’un patrimoine bâti significatif mais fragile, face auquel toutes les attitudes les plus variées, de la destruction pure et simple à la préservation respectueuse, sont adoptées. Ainsi, au début des années 1970, la rénovation du quartier du Puchot, en vertu de principes progressistes, condamne une grande partie du centre ancien jugé insalubre et entraîne la disparition des nombreuses manufactures qui y étaient implantées. A leur place, sont édifiés des immeubles de type HLM où sont relogés les habitants du quartier. La destruction d’un secteur entier, réponse sans nul doute la plus radicale en matière de politique urbaine, est heureusement marginale. De façon générale, la réutilisation spontanée du bâti industriel s’impose comme solution de réaffectation intermédiaire et consensuelle. Le phénomène n’est pas nouveau, puisqu’il se pratique déjà au XIXe siècle, avec la transformation quasi systématique des anciennes manufactures en immeubles à logements. De nos jours, faute de réutilisation à des fins de production, la reconversion des bâtiments industriels en immeuble d’habitation a permis de répondre localement à la pénurie de logements. Ainsi, après la fermeture de l’usine Blin et Blin une politique volontariste a été adoptée : pour préserver le site voué, faute de repreneur, au morcellement voire à la destruction, la municipalité décide de mettre en place une vaste opération de reconversion programmée, dans le cadre du fond d’aménagement urbain. Cette initiative publique a pour but de préserver ce site exceptionnel, fortement symbolique, en lui redonnant un nouvel usage et en le réintégrant au tissu urbain. A l’issue des travaux en 1983, les ateliers à étages transformés en habitation type HLM assurent une offre immobilière de 175 nouveaux logements. C’est la première opération de reconversion d’envergure réalisée en Normandie sur des bâtiments industriels.
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Documents d'archives
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ARCHIVES NATIONALES. F/12/560. Manufactures (surtout celles d'étoffes), rapports d'inspecteurs, états statistiques. Normandie. XVIIIe siècle.
Mémoire sur la fabrique des draps d’Elbeuf, par l’élève-inspecteur Lepage, 1780. Y sont décrites très précisément toutes les opérations (exceptée la teinture) qui entrent dans le processus de fabrication du drap d’Elbeuf.
Bibliographie
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APPERT, Nicole. Rapport de stage effectué à la Société drapière d'Elbeuf. Ecole Supérieure de Commerce, Rouen, 1955 (non paginé).
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Bibliothèque universitaire Lettres, fonds IRED, Rouen
CONCATO, Francis. Recherches sur l'industrie drapière en Normandie à la fin du Moyen-Age. Mémoire de maîtrise sous la direction de Henri Dubois, Université de Rouen, 1974.
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Le textile en Normandie. Actes du Congrès des Sociétés historiques et archéologiques de Normandie, Louviers, 1970. Société libre d’émulation de la Seine-Maritime, 1975, 265 p.
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CONCATO, Francis, LARGESSE, Pierre. Evolution d’un paysage textile : le quartier du Puchot à Elbeuf (1770-1870). in : Villes et villages textiles. Actes de la seconde Rencontre Internationale d’Histoire Textile, Société Historique de Tourcoing, 1985, p. 96-111.
-
CONCATO, Francis, LARGESSE, Pierre. Salariés et patrons du textile dans la ville : Elbeuf (1851-1881). in : Autour de l'habitat textile (XIVe-XXe siècles). Actes de la 3ème Rencontre Internationale d’Histoire Textile (Tourcoing, 8-10 novembre 1986), Delsalle Paul éd., Tourcoing, 1987, p. 47-59.
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CONCATO, Francis, LARGESSE, Pierre. La manufacture de draps d’Elbeuf après la révocation de l’édit de Nantes. In : Actes de la 4ème rencontre d’Histoire textile, Société Historique de Tourcoing, 1988.
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BECCHIA, Alain. Prosopographie du patronat elbeuvien du textile : 1770-1830. In : L’homme et l’industrie en Normandie du néolithique à nos jours, actes du Congrès régional des sociétés historiques et archéologiques de Normandie, L’Aigle, 26-30 octobre 1988, Société Historique et Archéologique de l’Orne, bulletin spécial, 1990, p. 87-100.
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Chargée de recherches à l'Inventaire général du patrimoine culturel de Haute-Normandie, puis de Normandie, depuis 1992. Spécialité : patrimoine industriel.
Chargée de recherches à l'Inventaire général du patrimoine culturel de Haute-Normandie, puis de Normandie, depuis 1992. Spécialité : patrimoine industriel.